TEMPS BOMBARDÉS
Toutes ces bombes tombent dans nos cœurs
bombes qui ont détruit Gaza
bombes lancées sur le Liban
bombes lancées sur l’Iran
bombes de toutes sortes
bombes à fragmentation
bombes incendiaires
bombes perforantes
celles-là tombent dans le cœur puis remontent jusqu’au cerveau.
La guerre des bombes est une guerre de lâches,
de pouvoirs qui proclament « héros éternels »
les six premiers malheureux soldats
dont les cadavres
dans leurs cercueils étoilés
ne peuvent recouvrir le sang des innombrables êtres humains
de tous âges
auxquels, frappe après frappe, la vie est retirée,
tandis que commence la dévastation des survivants.
Bombes qu’on ne nous montre pas dans les images qui défilent
en boucle
sur les écrans.
Nous les montrer serait impossible sans que nos tympans explosent,
sans que nous écumions de terreur,
sans que leur souffle nous déchiquète.
Les bombes ne sont pas objets télégéniques.
Sur la bande obscène du prompteur, les annonces défilent :
« Les Etats-Unis ont lancé 3400 frappes sur l’Iran ».
« Nous avons tout détruit en Iran ».
Les industriels de l’armement et leurs actionnaires se frottent les mains et tiennent en
coulisse leur avide décompte :
« Combien de bombes par frappe ?
De quelle espèce ?
La roue tourne pour nous, notre richesse grandit exponentiellement :
tant de nouveaux morts, tant de dollars de plus ».
Le père Ubu à la tête de pou qui trône à leur tête rugit de joie :
« Allez, allez, mes chers petits bombardiers, les affaires avancent, détruisons, détruisons
encore, et le marché de l’immobilier verra s’offrir à lui un gigantesque pactole :
« Gaza Riviera, et Safaris Sauvages en Iran,
Musée Grévin de l’Horreur, visites guidées de l’Empire du Mal déchu,
présentation personnelle par le fils du Shah de mollahs carbonisés et reconstitués ».
Nous ne voyons pas non plus les avions furtifs, ces B2,
successeurs des sinistres B 52 qui napalmisaient le Vietnam,
et qui emportent aujourd’hui les bombes américaines :
nous n’entendons pas leur rugissement d’épouvante,
ils flottent doucement dans les airs,
la seule chose que nous voyons, c’est que des cerveaux malades leur ont donné l’apparence
de monstrueuses chauve-souris.
Tout ce qui passe à l’écran est coupé de nos sens,
n’existe qu’en arrière-plan de bouches qui parlent,
tout ce qui fait le réel de la guerre est tenu à l’écart de toute effraction sensible,
de sorte que ce qui se passe semble supportable,
pas si terrible en tout cas,
même si la répétition insistante des images donne la nausée,
tellement on perçoit
qu’il s’agit de nous faire avaler
à coup de doses homéopathiques
un réel qui ne devrait pas passer.
Qui peut croire qu’il sortira de cette nouvelle guerre des bombes autre chose que la guerre ?
J’ai dit : « Toutes ces bombes tombent dans nos cœurs ».
Petite occasion de méditer sur la langue : est-ce une métaphore ?
Non, parce que je poursuis maintenant en disant :
Ces bombes n’explosent pas dans nos cœurs ni dans nos cerveaux
ce sont des bombes retardées
programmées pour désintégrer notre humanité.
Au collège, une jeune fille bengalie devait apprendre
la différence entre métaphore et comparaison.
J’aurais dû penser aux métaphores militaires.
Pour commencer à nous immuniser contre ces guerres des Bombes,
longtemps il n’a été question que de
« frappes chirurgicales ».
Ça, c’était une drôle de métaphore.
Cela insinuait qu’une bombe et les mains d’un chirurgien étaient semblables.
Voilà typiquement une métaphore qui était là parce que toute comparaison aurait été
impossible.
Personne n’aurait cru si on avait dit :
« Voilà des bombes qui travaillent comme un chirurgien » !
Car le chirurgien a la haute habileté d’ouvrir, de réparer, de recoudre un corps.
La bombe, elle, ne fait que le déchiqueter.
Il y a donc des métaphores qui mentent, et on le voit à ceci qu’elles ne peuvent pas supporter
le passage à la comparaison.
Mais il existe aussi ce que le poète Wallace Stevens appelait
des métaphores qui défient la métaphore.
Des métaphores qui montrent une vérité.
Ces bombes tombent dans nos cœurs et n’y explosent pas.
Mais ce qu’elles font de nous, nous le saurons bientôt.
Judit – 8 mars 2026